GP d’Allemagne 1957 – Circuit du Nürburgring

En 1957, Fangio a 46 ans et a déjà remporté 4 titres de Champion du Monde. Il en veut un cinquième !

Pour y arriver, son manager Giamba a signé un contrat avec la société Maserati du Commendatore Orsi. Le fer de lance de la marque au trident en Formule 1, est la mythique 250F. Une voiture très élégante et homogène qui a déjà fait largement ses preuves. Lancée trois ans auparavant, elle apparaît cette année dans sa version lightweight, équipée d’un magnifique moteur 6 cylindres de 270cv. Elle paraît avoir été dessinée pour le champion Argentin, qui va faire corps avec elle durant cette saison magique.

La concurrence vient de Ferrari, bien sûr, avec trois pilotes au caractère bien trempés (Peter Collins, Mike Hawthorn et Luigi Musso), mais aussi des constructeurs britanniques BRM et Vanwall, dont le premier pilote n’est autre que Stirling Moss, considéré par Fangio comme le meilleur pilote du moment.

La saison du champion du Monde démarre fort, avec 3 victoires d’affilée : l’Argentine, la France et Monaco ! Les choses se passent moins bien à Aintree (GB) où le moteur de la Maserati rend l’âme.

Cependant à trois Grands Prix de la fin de la saison, le décompte est encore favorable à celui que l’on surnomme « El Chueco » : s’il remporte le GP d’Allemagne qui se dispute sur le terrible Nürburgring, circuit de 23km de long, il peut conquérir un cinquième titre suprême.

Bien sûr, ses adversaires ne l’entendent pas de cette oreille, et sont prêts à en découdre.

Aux essais, Fangio décroche la pole, améliorant par la même occasion de près de 25 secondes son record 1956 ! Sur la première ligne, on trouve à ses côtés, dans l’ordre : Hawthorn (Ferrari), Behra (Maserati) et Collins(Ferrari). La bataille s’annonce rude…

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La course se dispute sur 22 tours, soit environ 500km. Les Ferrari équipées de pneus Englebert et les Vanwall (Dunlop), pourront parcourir cette distance sans rencontrer de problème d’usure prématurée. Par contre chez Maserati, on craint que les Pirelli à carcasse croisée, plus tendres, n’en soient pas capables. Le team envisage donc un changement de pneumatiques en cours de Grand Prix, ce qui, à cette époque est loin d’être courant ! Les roues sont équipées d’un papillon central, peu pratique, et les mécanos ne sont absolument pas préparés à ce genre d’exercice… De plus, un ravitaillement en essence s’avère lui aussi nécessaire pour pallier la gourmandise du 6 cylindres italien. Fangio estime dès lors à 30 secondes au minimum, l’avance qu’il devra compter sur ses adversaires les plus proches, pour ne pas risquer de tout perdre dans cette opération. Après un départ prudent, l’Argentin prend la tête au bout de deux tours, et augmente progressivement son avantage sur ses poursuivants, pour le porter à 28 secondes au 12ème tour.

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Au tour suivant, la Maserati s’arrête au stand pour ravitailler. Mais les choses ne se passent pas comme prévu : un papillon de roue échappe des mains d’un mécano, et se retrouve sous la voiture. Le temps de le récupérer, 52 secondes se sont écoulées. Voyant le désastre, Giamba, le manager et ami de Fangio se penche vers lui et lui glisse à l’oreille : « Hoche la tête, car on nous regarde ! Il faut que tous soient convaincus que tu viens de perdre la course ! Fait les deux prochains tours sans attaquer outre mesure, puis, lorsque je te ferai signe, donne tout ce que tu as…». La ruse était fine ! En effet, un tour de circuit prend environ 9 minutes et demi, et les pilotes ne peuvent donc être informés par leur équipe qu’à cet intervalle, puisque les voitures ne sont pas équipées de radios à cette époque. Au premier passage devant les stands, la manière de rouler du Champion du Monde donne l’impression que sa Maserati rencontre un problème, et que sa course est ruinée ! Les stratèges de chez Ferrari, dont les deux voitures de Collins et Hawthorn mènent largement la course, tombent dans le panneau. En effet deux tours plus tard, un mécanicien présente une ardoise aux deux Britanniques, qui mentionne : « Ralentissez. + 38 secondes sur Fangio en difficulté ». Disciplinés, ils lèvent aussitôt le pied, et partent pour un tour « tranquille » de dix minutes. C’est alors que, suite au signe transmis par Giamba depuis son stand, Fangio se transcende et se lance dans une course poursuite d’anthologie ! Il bat et rebat le record du tour, sous les yeux ébahis du stand Ferrari et enthousiasme les spectateurs, qui se lèvent à chacun de ses passages. Il reprend plus de 7 secondes par tour à ses adversaires. La Scuderia Ferrari présente alors un nouveau panneau à ses pilotes « Vitesse maximum ». Mais il est trop tard : Fangio les a en ligne de mire et à l’avant-dernier tour il les passe tous les deux, sans coup férir, et franchit la ligne d’arrivée en vainqueur ! On le porte en triomphe, alors qu’il est encore dans un état second, fruit de l’effort inouï qu’il vient d’accomplir. Non seulement il a gagné la course, mais il devient virtuellement Champion du Monde pour la cinquième fois…

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Fangio a tout donné, et même plus…

Paul Frère écrira : « La seule course dans laquelle le champion du Monde alla jusqu’au tréfonds de sa science et de son instinct du pilotage ». Lui-même déclarera plus tard « J’ai piloté au-delà de mes limites. Je ne le ferai jamais plus à l’avenir ! ».

Lucien Beckers

 

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