Le Circuit des Ardennes
Bastogne, 5 heures du matin, le 31 juillet 1902 : 56
concurrents s'élancent pour 6 tours d'un circuit triangulaire de
85,4 km, soit 512,4 km, une page essentielle de l'Histoire Mondiale
du Sport Automobile commence à s'écrire !
Pour la toute première fois en effet dans une course
internationale d'automobiles et de cycles sur route, les
concurrents n'allaient pas confronter leur talent, leur courage,
leur tactique et les performances de leur bolide entre deux villes
mais bien en parcourant plusieurs fois le même circuit. Sans doute
un parfum d'aventure disparaissait mais que d'avantages par
ailleurs ! D'abord les spectateurs pouvaient voir passer plusieurs
fois les mêmes pilotes et apprécier la variation des écarts entre
eux d'un tour à l'autre, ils prenaient aussi, était-il espéré, la
vraie mesure du danger sous la surveillance bon enfant de gendarmes
et gardes champêtres qui auraient été bien incapables de faire quoi
que ce soit si la même course s'était déroulée en ligne, les
journalistes pouvaient également mieux relater le spectacle
grandiose et l'ambiance, les premiers stands de ravitaillement
dignes de ce nom firent leur apparition même si ce seront encore
longtemps le pilote et son mécanicien embarqué qui devaient
effectuer les ravitaillements, réparations et surtout réparer les
nombreuses crevaisons tant les pneus étaient fragiles et les clous
de sabots nombreux. Ils n'oubliaient pas de se déshydrater au...
Champagne, ce qui contribuait indirectement à les faire aller sans
doute un peu plus vite encore !

Le Circuit des Ardennes connaît un tel engouement que depuis le
début de la semaine les journaux publient des pages entières sur
les derniers potins et les pronostics de la prochaine course, le
public va y venir en si grand nombre que des dizaines de trains
spéciaux sont prévus, l'Europe entière a les yeux rivés sur
Bastogne, encore quasi inconnue au centre des Ardennes. Bien
avant le lever du soleil, la tension est à son comble car tous,
acteurs autant que spectateurs, sentent qu'ils vont vivre un moment
très intense qui deviendra historique.
Le fondateur de cette épreuve, Pierre de Crawhez, s'élance le
premier sur une Panhard 70 CV et il couvre le premier tour à la
moyenne ahurissante de 95 km/h, et cela sur les routes des Ardennes
à une époque où les quelques voitures « de tourisme » qui roulent
dépassent très rarement les 40 km/h ! Nous ne sommes qu'en 1902,
l'Auto n'existe que depuis tout juste 14 ans. Il y aura de nombreux
accidents causés d'abord par la mauvaise visibilité due à la
poussière malgré le « goudrogénitage » des routes, mais aussi par
l'inconscience des spectateurs qui traversaient la route parce
qu'ils n'avaient jamais vu des voitures rouler 100 km/h plus vite
et par de nombreux animaux de fermes traversant la chaussée au
mauvais moment parce que leur héritage génétique n'avait pas encore
pris la mesure du danger que constitue la route pour leurs races
!

Les pilotes doivent s'arrêter souvent tant les voitures ou leurs
pneus nécessitent des soins attentifs et, malgré cela, c'est à 87
km/h de moyenne, tous arrêts compris, que l'Anglais Charles Jarrott
remporta cette épreuve sur une autre Panhard avec un peu plus de 9'
d'avance sur le Français Gabriel au volant d'une Mors.
Le retentissement de cette épreuve fut mondial et elle se répéta
les 5 années suivantes sur des circuits chaque fois différents sauf
en 1907 où il retrouva le parcours de 1902. Durant cette même
période, la puissance des voitures allait doubler et leur vitesse
au tour monter jusqu'à 113 km/h, sur les routes des Ardennes avec
des pneus aussi larges que ceux d'un vélomoteur actuel et, en plus,
sans freins avant !

La concurrence d'autres grandes épreuves et la promesse non
tenue d'une alternance entre une épreuve italienne et le Circuit
des Ardennes fit en sorte qu'il n'y en eut plus à partir de 1908.
Le sport automobile belge allait ensuite émigrer vers le Nord, à
Spa et puis Francorchamps.
En 2002, sous le patronage de sa majesté le Roi Albert II,
quelques passionnés unirent leurs efforts pour mettre sur pied la
commémoration du centenaire de ce chapitre inoubliable de
l'histoire du sport. Près de 500 équipages dont 2 voitures - une
Mors 1902 et une de Dion-Bouton 1903 - ayant effectivement
participé à l'époque connurent l'émotion de rouler sur des routes
au gabarit fort semblable à celles d'un siècle auparavant si ce
n'est leur revêtement en macadam et leurs aménagements de
sécurité.

Trois ans plus tard, ils étaient 508 et le Circuit des
Ardennes laissa une trace permanente à Bastogne sous la forme du «
rond-point du Circuit des Ardennes » au carrefour des routes
d'Arlon et de Wiltz où se trouvent maintenant rassemblés le
monument érigé en 1928 à la mémoire de Pierre de Crawhez et le
superbe profil en vraie grandeur d'une voiture d'époque en pleine
action réalisé en tôle d'acier Corten et que l'on ne peut manquer
en empruntant la N4.
Devenue incontournable, la 3ème Commémoration du Circuit des
Ardennes vit, en 2008, la mise sur pied de rien moins que 6
manifestations sur 4 jours, garantie de l'attrait pour de très
nombreux étrangers en particulier des membres du Veteran Car Club
de Grande Bretagne qui avait inscrit le Circuit des Ardennes à son
calendrier officiel. Avec près de 55 véhicules en provenance d'une
petite dizaine de pays, un nouveau record a été établi. Les
pilotes des « avant 1918 » purent même se confronter sur une
épreuve inédite : 402 m ou un quart de mile départ arrêté. Le
meilleur fut l'Anglais John Dennis sur une Berliet 1907 équipée
d'un moteur d'avion Curtiss à 8 cylindres et échappement libre : 63
km/h de moyenne !
Plusieurs dizaines de milliers de spectateurs se pressent à
Bastogne, Libramont, Neufchâteau, Habay-la-Neuve et même
Florenville le dimanche sans oublier les superbes forêts d'Anlier
et de Chiny qui seront traversées deux fois par des voitures . Les
vitesses ne sont plus qu'une fraction de ce qu'elles étaient il y a
un siècle mais tous, concurrents, spectateurs et organisateurs
partagent la même émotion.

2011 connaîtra-t-elle la 4ème Commémoration du Circuit des
Ardennes ? Les participants ont prouvé leur intérêt et leur
fidélité, les autorités locales ont répété leur volonté, les
organisateurs seront à nouveau volontaires pour le colossal travail
que représente une telle organisation qui n'est possible que grâce
à de solides sponsors (Fortis, Volkswagen et Audi, Delhaize et la
Fédération Touristique de la Province de Luxembourg) et une petite
armée de bénévoles... une race en voie d'extinction !

Source: Roadbook Magazine